LE MONDE | 30.05.2012

Faute d’étudiants, des matières disparaissent

Par Nathalie Brafman et Isabelle Rey-Lefebvre

A la rentrée 2013, l’université Rennes-II fermera son master de
lettres classiques. En 2016, ce sera la licence. Cette année, seuls
sept étudiants sont inscrits en première année, deux en master 1 et un
en master 2. En 2011, l’établissement avait déjà supprimé la
préparation à l’agrégation, il n’y avait qu’un seul étudiant…

Rennes-II n’est pas la seule université à tailler dans ses
enseignements. Si les étudiants se précipitent vers certaines filières
comme le droit, la santé, l’économie, la gestion ou encore la
communication, ils en désertent d’autres.

LES FORMATIONS PROFESSIONNALISANTES PRIVILÉGIÉES

Dans un contexte économique difficile, où le chômage des jeunes
explose, les étudiants optent pour des formations professionnalisantes
plutôt que pour la discipline de leurs rêves. « Nous sommes dans une
culture utilitariste, immédiate, de court terme, dans une vision
d’employabilité légitime, mais qui a forcément des conséquences », se
désole Gilles Denis, premier vice-président de la commission
permanente du Conseil national des universités, la CP-CNU, qui anime
le groupe de réflexion sur les disciplines à petits effectifs.

Principales victimes : les lettres classiques, les humanités en
général, mais aussi les mathématiques ou la physique… Ces deux
dernières matières sont toutefois peu menacées de disparition, les
professeurs justifiant leur poste grâce au financement de la
recherche. Pour l’heure, la situation la plus alarmante concerne les
langues. Des filières entières sont en train de disparaître, en
langues anciennes, mais pas seulement… Les langues slaves,
germaniques, scandinaves, romanes, orientales sont dans bien des
établissements sur la sellette… « Il y a urgence », souligne Gilles
Denis.

L’ITALIEN, LE PORTUGAIS EN DANGER

« Notre président nous demande de rationaliser notre offre. Certains de
nos départements sont en danger, comme l’italien ou le portugais, qui
existe chez nous depuis 1820 », s’inquiète Françoise Dubosquet,
professeur d’études ibériques à Rennes-II et en charge de l’UFR.
Allemand, portugais et italien n’y séduiraient actuellement que dix à
vingt étudiants. « Les universités ne peuvent pas s’offrir le luxe de
garder toutes les formations », constate Jean-Emile Gombert, président
de Rennes-II. Il n’est pas le seul.

Nanterre a déjà dû se résoudre à fermer le russe. A l’université de
Metz, c’est l’enseignement du grec qui est menacé. Sur le campus
Messin, il n’y a que neuf étudiants inscrits en lettres classiques
entre la première année de licence – où ils ne sont que deux – et le
master 2. Le poste de Monique Bile, directrice du département Lettres
classiques à l’université Paul-Verlaine de Metz, ne survivra pas à son
départ à la retraite à la fin de l’année.

Dans un courrier daté du 18 mai, la CP-CNU a décidé d’alerter
Geneviève Fioraso, la nouvelle ministre de l’enseignement supérieur et
de la recherche. Début 2012, cette instance avait lancé un état des
lieux sur la situation des langues. Les résultats devraient être
connus dans le courant du mois de juin. « Nous ouvrirons ensuite cette
enquête aux autres filières », précise Gilles Denis.

La Conférence des présidents d’université (CPU) s’est elle aussi
emparée du sujet. « Si on détermine des disciplines qu’il faut
soutenir, alors nous demanderons au gouvernement de les aider »,
indique Vincent Berger, président de Paris-VII-Diderot et
vice-président de la commission des moyens et des personnels à la CPU.

« FORMATION ORCHIDÉE »

En laissant les directions définir leur stratégie et leur offre
d’enseignements en fonction de leurs moyens, la loi sur l’autonomie
conduit les présidents à faire des arbitrages. A Rennes-II, « il faut
compter entre 600 000 et 800 000 euros par an juste pour faire
fonctionner une licence, le double pour un master. Or mes moyens ne
sont pas extensibles, explique Jean-Emile Gombert. Sous le seuil des
vingt étudiants, je commence à être attentif parce qu’on arrive à des
coûts par étudiant exorbitants. »

L’université de Strasbourg a choisi une autre politique. Trois
licences dites classiques y comptent moins de vingt étudiants, mais
aucun cursus n’a fermé. « La direction nous a demandé d’évaluer le coût
par étudiant et nous réfléchissons au mode de calcul à utiliser. Nous
avons adopté le concept de « formation orchidée » qui protège ces petits
effectifs parce qu’ils concourent à l’image et au prestige de
l’université, souligne Thierry Revol, qui dirige la faculté de
lettres. Néanmoins, la question est posée de leur pérennité… et des
débouchés. » Environ 25 % à 30 % des étudiants de ces filières se
tournent vers l’enseignement, mais on ignore ce que deviennent les
autres.

Le maintien de ces enseignements peut passer par la
transdisciplinarité. Ainsi, à Rennes-II, un projet de licence
humanités baptisée « Culture antique et modernité européenne » est à
l’étude pour la rentrée 2013. Les lettres classiques, les langues
anciennes y trouveraient leur place aux côtés de l’histoire et des
lettres modernes.

DES CURSUS ENRICHIS ET TRANSDISCIPLINAIRES À SUCCÈS

Confronté aussi à des chutes d’effectifs en lettres classiques, c’est
le choix qu’a fait Paris-Ouest-Nanterre. Ainsi, à la demande de la
chambre de commerce et d’industrie des Hauts-de-Seine, cette
université a ouvert une nouvelle formation baptisée « Humanités, droit,
éco, gestion », qui a accueilli sa première promotion de 35 étudiants
en 2011 et affiche complet, avec le double d’étudiants, pour la
rentrée 2012. Un master professionnel « Humanités et management »
ouvrira aussi à la rentrée prochaine. Nanterre a également créé des
cursus « Humanités classiques, arts et patrimoine », incluant latin,
grec, histoire de l’art, archéologie, ou « Humanités, arts du
spectacle ». « Depuis 2008, nous avons dû abandonner quelques filières
classiques mais dès que nous proposons des cursus enrichis et
transdisciplinaires, ils ont du succès », affirment Jean-François
Balaudé, son président, et Christophe Bréchet, son vice-président.

« C est important, pour maintenir notre richesse disciplinaire, de
faire jouer des combinaisons intelligentes et innovantes »,
poursuivent-ils. Dans le même esprit, ils aimeraient « associer le
droit à d’autres disciplines, comme la philosophie ou l’histoire »…

L’autre solution serait de mutualiser les enseignements. Ainsi,  » la
fusion des universités de Nancy et de Metz dans l’université de
Lorraine risque de se traduire par un regroupement de filières à
petits effectifs (lettres classiques, philosophie, espagnol et
peut-être musicologie) », s’inquiète Monique Bile. Mais cela suppose
que les étudiants se déplacent pour étudier ou changent d’orientation
pour ne pas déménager.

Dans le Grand Ouest, (Rennes, Nantes, Angers…), les universités
travaillent collectivement sur une offre de formation.  » Nous ne
pouvons plus raisonner comme si chaque établissement était seul. Notre
réflexion doit être collective, sinon ces disciplines disparaîtront
sur tout le territoire « , estime Jean-Emile Gombert.

Nathalie Brafman et Isabelle Rey-Lefebvre

Certains masters sont aussi sur la sellette

15 % des masters spécialisés sont en sous-effectifs, estimait, début
2012, l’ancien directeur général de l’enseignement supérieur et de
l’insertion professionnelle, Patrick Hetzel.

A Toulouse-I Capitole, Bruno Sire a dû fermer un master trop pointu en
gestion d’entreprise du paysage. « Dès qu’il y a moins de 25 étudiants,
je demande d’analyser les raisons de cette chute d’effectifs, de
lancer des actions », explique M. Sire, qui reste très attentif au coût
de chaque diplôme. Ce qui ne veut pas dire qu’il ferme à l’aveugle.
Ainsi, « nous avons conservé un master de droit et gestion des
entreprises agricoles et agro-alimentaires qui répond à un besoin et
offre de réels débouchés, même avec un faible effectif », tient-il à
préciser.